Fatima-Zohra Ait El Maâti, réalisatrice honorant la force de nos aïeules

Capture d’écran 2019-12-31 à 17.39.17

Fatima-Zohra Ait El Maâti. Crédit : Fatima-Zohra

Fatima-Zohra Ait El Maâti est une réalisatrice belgo-marocaine et membre d’Imazi.Reine, un collectif “radicalement inclusif”. Elle revient notamment sur son documentaire Ma grand-mère n’est pas une féministe.

Une réalisatrice novice et talentueuse

La jeune femme a étudié l’architecture et s’est réorientée en sociologie. Afin de toucher le plus de monde possible, y compris les personnes n’ayant pas accès au monde académique, la vidéo lui semblait essentielle. “Cela fonctionne très bien, surtout sur les réseaux sociaux, ça fait très longtemps que j’écris et je n’ai jamais touché autant de personnes qu’avec les 11 minutes de mon documentaire”, se réjouit-elle. 

Fatima-Zohra se définit ainsi comme “complètement autodidacte”, armée de tutoriels youtube durant des nuits blanches. “On a constamment peur de ne pas avoir le bon matos, pas assez de connaissances, mais ça n’est jamais le bon moment pour se lancer, je comptais garder ça pour mes amies et moi alors que j’enchaîne aujourd’hui plusieurs événements grâce à ça”. Pour les personnes hésitant encore à sauter le pas, elle leur conseille d’installer un programme de montage gratuit. “C’est bien de mater le taf des autres, pour avoir de quoi s’inspirer, mais il faut arrêter de juste regarder ça si on estime avoir quelque chose à dire”. Elle conseille également de faire attention à son entourage, certains nous incitant à nous “déposséder de notre art”. Fatima-Zohra souhaite que nous prenions conscience du “pouvoir de notre histoire”. 

Ce projet a entraîné environ 5 mois de travail, parmi lesquels 3 semaines au Maroc auprès de sa grand-mère. La réalisatrice a dû faire face à plusieurs difficultés concernant ce projet. “Il existe une certaine pudeur, même islamique, concernant la méfiance de l’image, on se demande souvent ce qu’on va en faire, on a peur de la sorcellerie”, explique-t-elle. Sa grand-mère estimait également qu’on ne pouvait rien apprendre d’elle, en tant que personne illettrée. “On ne peut pas continuer à regretter de ne pas connaître notre histoire”, selon la réalisatrice, nous incitant fortement à nous y intéresser, ne serait-ce qu’en discutant avec les membres de nos familles. 

Le documentaire comme hommage aux femmes fortes oubliées de notre diaspora

Fatima-Zohra affirme que son projet Ma grand-mère n’est pas féministe concerne toutes les femmes de sa génération. “On ne sait pas forcément de quel pays elle vient, on ne connaît ni son prénom ni ses enfants”. Dans ce film, la grand-mère de la réalisatrice confie être très nostalgique, ayant quitté son pays natal et n’ayant pas suffisamment profité de sa jeunesse, ayant très jeune été mariée. Elle éprouve également beaucoup de nostalgie concernant la Belgique, où elle a vécu pendant plusieurs décennies, avant de retourner vivre au Maroc avec sa grande sœur, loin de ses enfants, qui lui manquent beaucoup. “Il s’agit du récit de beaucoup de femmes, tout le monde a su reconnaître sa mère ou sa grand-mère, d’où les pleurs de beaucoup de spectatrices”. 

Ainsi, lors de la première projection, plusieurs femmes âgées et immigrées étaient ravies, promettant de revenir les prochaines fois. “La langue du documentaire, c’est la cheulha, les personnes ne comprenant pas doivent ainsi lire les sous-titres et rien que ça, ça créé un art sans s’en rendre compte, ça permet aux personnes de ma communauté un meilleur accès à la profondeur des paroles de ma grand-mère”, explique la réalisatrice. Pour les jeunes femmes originaires d’Afrique du Nord, “c’était très émotionnel”. Plusieurs d’entre elles regrettaient de ne jamais avoir pu discuter ainsi avec leurs grand-mères ou leurs mères avant leur mort. “On cherche constamment des modèles féministes sans penser à ces femmes si fortes de nos familles”. Quant au public blanc, en Belgique, beaucoup de spectateurs affirmaient qu’il était rare d’entendre des femmes de cette génération, malgré la présence de la diaspora marocaine dans ce pays depuis plus de 50 ans.

Capture d’écran 2019-12-31 à 17.41.52

Projection du documentaire durant un événement de Nta Rajel. Crédit : Nta Rajel

Son cheminement identitaire et politique

La jeune femme se sent belgo-marocaine. Elle a toujours vécu à Molenbeek, une commune de la région de Bruxelles-Capitale. Elle a ainsi toujours été entourée par la diaspora marocaine, notamment rifaine. “Comme je ne suis pas originaire du Rif, mon rapport à la diaspora était très bizarre, ne me sentant pas amazighe, je me pensais vraiment arabe jusqu’à ce que je commence à lire des bouquins”, rit-elle. En effet, ses lectures lui ont permis de devenir fière de son africanité, de s’informer sur la colonisation et sur les nombreuses guerrières amazighes. “Notre Histoire est tellement riche mais on ne la trouve nulle part”. A 16 ans, elle demande à ses parents lui parlant uniquement en français de s’exprimer avec elle en cheulha. Pour mieux apprendre cette langue, elle écoutait plusieurs vidéos sur youtube. “A Bruxelles, on parle français, néerlandais et allemand, je faisais du théâtre en anglais, mes parents pensaient que c’était suffisant mais non, j’avais besoin de la cheulha, on a aussi besoin de la darija”, estime Fatima-Zohra.

 Lorsqu’elle a commencé à porter le foulard, elle étudiait dans une école catholique. “Certains amis et profs devenaient moins sympas, j’en avais marre qu’on me prenne pour une experte en géopolitique juste parce que je porte un foulard sur la tête”. Elle explique également que la majorité des Hautes Ecoles ont le droit d’interdire le port d’un couvre-chef, tout en précisant qu’il existe peu de débats concernant l’interdiction du foulard à l’université. Contrairement à la France, la Belgique est un pays dans lequel la culture chrétienne est encore importante. “Ici, on ne se cache pas derrière la laïcité, mais derrière le vivre-ensemble. Comme on dit, lorsque la France s’enrhume, la Belgique éternue”, déplore-t-elle. “Je devais donc retirer mon foulard avant d’aller en cours, tout en étudiant dans un établissement dans lequel nous avions des représentations de la Vierge Marie portant un foulard”. Cela a été traumatisant. 

Fatima-Zohra a ainsi longtemps considéré que sa place n’était pas au sein du féminisme. “Pour moi, c’était Satan, avec les Femens qui ne respectent pas les lieux religieux, les féministes qui humilient les personnes de ta communauté et qui crachent sur ton droit de porter le foulard, d’exercer tel métier et t’empêchent de vivre ta féminité”. Elle évoque également les féministes condescendantes concernant le rapport à la sexualité des femmes musulmanes. Le féminisme intersectionnel l’a cependant bouleversée. Depuis 2 ans et demi, elle assiste à plusieurs événements antiracistes et féministes en Belgique, mais aussi en France. “Toutes les personnes talentueuses se rejoignent à Paris, peut-être parce qu’il y a plus d’opportunités là-bas pour faire de son militantisme un métier, mais je suis très fière de beaucoup de femmes à Bruxelles. Il n’y a qu’à voir le Tozz Gang, ou encore Makoto Calli”, que nous pouvons découvrir sur Dialna.

Fatima-Zohra n’est pas seulement étudiante et réalisatrice. Elle est aussi la fondatrice du collectif Imazi.Reine, d’abord né dans l’objectif de diffuser le documentaire. Depuis, il s’agit également d’un moyen d’éduquer les jeunes filles issues de communautés minoritaires concernant les métiers liés aux médias. Des groupes de parole existent également par ce biais, concernant des sujets divers tels que la féminité, la décolonisation et la sexualité. Le collectif a également organisé des manifestations en Belgique, suite à la validation d’un arrêt, par la Cour constitutionnelle belge le 4 juin 2020, visant à permettre aux grandes écoles d’interdire le port de signes religieux, politiques et philosophiques en leur sein. Fatima-Zohra a ainsi participé au lancement du mouvement #HijabisFightBack. Elle dénonce l’impact de ce genre de décisions sur la vie des femmes musulmanes. « Nous nous retrouvons presque obligées de viser la médiocrité parce que nous sommes limitées dans nos ambitions ».

En attendant de la croiser lors de prochains événements à Bruxelles ou à Paris, il est possible de suivre les actions de Fatima-Zohra sur Instagram, en suivant la page du collectif Imazi.Reine, une belle initiative à soutenir, y compris pour connaître les prochaines projections du documentaire.

Shehrazad

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s