Nadia, alias Moulat El Pyjama, féministe roumano-marocaine

Nadia, alias Moulat El Pyjama, féministe roumano-marocaine

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Nadia devant une installation qu’elle a faite. Crédit : Carlos Casteleira

 

Nadia a 25 ans. Elle est surtout connue en tant que Moulate el Pyjama, signifiant “la maîtresse du pyjama”. Il s’agit d’un compte Instagram sur lequel elle publie plusieurs dessins féministes en arabe et en anglais, depuis juillet 2019.

 

Des études artistiques permettant une ouverture sur le monde

 

Née au Maroc, Nadia grandit auprès de son père marocain amazigh et de sa mère roumaine. Dès son plus jeune âge, elle passe son temps à dessiner. Nadia décide à 15 ans d’aller vivre chez sa tante, en Roumanie, afin d’intégrer un lycée d’art. “Dans ce pays, l’orientation professionnelle s’effectue beaucoup plus rapidement qu’au Maroc”. Cela lui permet également de s’évader de son pays natal. “Je n’avais pas nécessairement conscience de mon féminisme mais je sentais que je n’étais pas à ma place”. De plus, s’échapper en Roumanie permettait à Nadia d’assumer un peu plus son rêve d’artiste, loin de son père, qui n’était pas au courant jusqu’à ce qu’elle se retrouve dans le pays de sa mère. “Il ne pouvait pas faire grand chose loin de moi, ça me permettait de m’affirmer”. La jeune femme est ravie de cette expérience. “Être entourée par des artistes permet de prendre du recul sur notre monde, d’avoir un regard critique”. 4 ans plus tard, une fois son diplôme en poche, Nadia décide d’aller vivre en France. “Je ne voyais ma famille qu’une fois par an lorsque je vivais en Roumanie, alors que le prix des vols Marseille/Rabat était abordable”. Elle intègre donc l’école supérieure d’art d’Aix-en-Provence, ce qui lui permet de vivre sa passion, tout en restant proche du Maroc. “J’ai quand même ressenti le mal du pays en Roumanie, la ghorba (l’exil), comme on dit”.

 

Le désir de participer à la visibilité grandissante des féministes marocaines 

 

Puis, Nadia décide de publier ses dessins féministes une fois diplômée. “La production artistique en école d’art est essentiellement axée sur l’art contemporain. Je n’avais pas l’occasion d’explorer l’illustration en tant que pratique à part entière”. Elle est ravie de l’existence d’Instagram. “Il s’agit d’une véritable vitrine nous mettant sur un pied d’égalité”. Nadia est très proche de sa petite soeur, Aida, considérant qu’elle est aussi derrière ce compte. “C’est la personne de ma famille devant laquelle je suis la plus transparente”. L’illustratrice estime également que nous assistons aujourd’hui à un certain tournant. “Je vois de plus en plus de femmes marocaines assumer leur féminisme et je me dis que c’est important que nous nous exprimions toutes, qu’il y ait le plus de voix possible”. Moulate el Pyjama a d’ailleurs pu être de plus en plus connue par le biais d’autres féministes, présentes sur les réseaux sociaux. “Le compte La Vie D’une Marocaine (VDM) a publié l’un de mes dessins et depuis, il y a eu un effet boule de neige”. Le féminisme au Maroc lui semblait absent, auparavant. “Vivre en Europe m’a permis de gagner un peu de liberté et en rentrant dans ma ville natale, je jouais le jeu, pour avoir l’air d’une bent nass (fille de bonne famille), j’étais frustrée de tout faire pour éviter la hchouma (la honte)”.

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7achak/hachak, une expression utilisée afin de montrer que l’on a conscience que ce que l’on dit est déplacé, en Afrique du Nord et dans le monde arabe de façon générale. Ici, cela vise à dénoncer le tabou autour des règles. Crédit : Moulat el Pyjama

 

Nadia est ravie de voir qu’aujourd’hui, de plus en plus de femmes assument, dans leur manière d’exister et sans forcément se revendiquer du féminisme, leur liberté de choisir la vie qu’elles souhaitent mener. “Dans ma ville natale, je devais fermer ma gueule, limite m’habiller comme un sac sous prétexte de ne pas attirer les harceleurs mais je vois de plus en plus de femmes fortes et ça me rassure concernant mon retour au Maroc”. Cependant, cela ne lui permet pas d’éviter les nombreux questionnements sur son identité. Elle se reconnaît pleinement dans le concept de Nepantla, issu des cultures sud-américaines aux Etats-Unis. “C’est le fait de toujours se sentir dans un entre-deux, étant métisse, on me perçoit parfois comme arabe, sinon gawriya (occidentale blanche), c’est assez fascinant, j’ai l’impression de vivre plusieurs réalités parallèles”. L’illustratrice déplore aussi le fait de devoir cacher sa vie, contrairement à ses amies, en France. “Le rapport à la famille est très différent, les familles de mes copines acceptaient leur choix”. Elle remarque ainsi que plusieurs jeunes mènent une double vie au Maroc. Cependant, Nadia demeure consciente des inégalités dans l’Hexagone. Elle dévoile ainsi ses expériences de racisme concernant la recherche de logement. “On me demandait des choses hallucinantes”. Etait-elle capable de payer le loyer ? En tant qu’immigrée, était-on sûr que Nadia n’allait pas amener toute sa famille ? “Imagine être à la fois arabe et roumaine en France” rit-elle.

 

Être athée et de culture islamo-marocaine

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Une femme prenant soin d’une autre femme au hammam, en lui nettoyant toutes les insultes misogynes qu’elle a pu recevoir. Crédit : Moulat el Pyjama

 

L’illustratrice est athée. Elle se permet donc de critiquer des choses étant liées à la religion, au Maroc. Elle défend par exemple l’égalité dans l’héritage. Nadia a cependant conscience des travaux et des engagements de plusieurs femmes musulmanes en faveur des droits des femmes. “Je sais qu’il existe des théologiennes féministes, mais dans la façon dont la religion est majoritairement interprétée au Maroc, ne serait-ce qu’à l’école, il y a un réel problème”. Nadia évoque également la difficulté d’être athée dans ce pays, lorsqu’on est marocain. “C’est très particulier, mais l’écrasante majorité de la population est supposée musulmane, même lorsque l’islam ne fait pas partie de leur vie”. Elle ne se souvient cependant pas d’à partir de quel moment elle s’est considérée athée. “Petit à petit, je n’étais plus musulmane et je pense que les athées au Maroc ont peur de se l’avouer à eux-mêmes”. Nadia rêve donc d’un Maroc dans lequel il y aurait une laïcité, permettant à chacun, notamment aux Marocain·e·s de culture musulmane, d’être libres de croire ou de ne pas croire, sans être systématiquement considéré·e·s comme croyant·e·s. Nadia s’intéresse également de plus en plus à la cause amazigh. “C’est une bébé réflexion, mais mon père étant très engagé là-dessus, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose à creuser”. Son père, très attaché à l’islam, refuse de croire que certains penseurs de la cause amazigh soient athées. “Il leur trouve toujours des excuses”, ce qui fait sourire Nadia, qui s’intéresse également au processus d’islamisation de l’Afrique du Nord ainsi qu’à la colonisation.

 

Shehrazad

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