Participation au Lallab Birthday 2019

‘Algérienne en lutte, dans les traces de mes aînées’

Compte rendu de la prise de parole de Liza, lors du Lallab Birthday, Avril 2019.

Je suis originaire de la Kabylie, nord de l’Algérie, nord de l’Afrique et l’histoire de ces femmes dites du Sud, des femmes africaines, notamment des femmes algériennes impliquées dans la libération nationale été une grande inspiration pour moi. Je souhaite que l’on rende convenablement et humblement hommage aux éternelles damnées de la terre que sont nos aïeules.

Évidemment, une version de l’histoire qui raconte que les femmes ont libéré un peuple et participé à mettre à mal l’un des empires les plus puissants ne passionne pas grand monde. Il y a très peu de travaux sur le sujet, très peu de fictions aussi, très peu de mises en lumière des luttes menées par les femmes dont on est les descendantes. Très peu de connaissance et de reconnaissance.

Et pourtant, les femmes algériennes ont libéré l’Algérie. Les Algériennes et les Algériens ont libéré l’Algérie. Les Algériennes et les Algériens continuent la lutte.

Ancrage historique

Les femmes algériennes ont fait face à un contexte très complexe : dans les années 50, aucune existence politique pour elles, ni du côté des autorités coloniales, ni du côté de la lutte anticolonialiste. Néanmoins, elles se sont fait une place dans la lutte, ont investi leurs talents personnels, leurs ingéniosités et leurs intelligences. Les femmes sont dites « centre des espoirs » selon les termes de Djamila Amrane, elles sont le cœur de la lutte car elles en composent une partie et sont le refuge de l’autre.

Elles ont été présentes sur tous les fronts : maquisardes, infirmières, cuisinières, elles usaient des plantes médicinales pour soigner les blessés. Ce dernier était le talent de ma grand-mère, Allah y rahma. Les femmes ont également été vectrices de propagande, d’éducation politique, elles étaient le lien entre le peuple et la lutte. Armées ou pas, elles ont su penser des stratégies. En véritable guerrières, elles ont été les yeux des combattants durant la grande et fameuse bataille d’Alger !

Poseuses de bombes parfois, chargées de l’hébergement et du ravitaillement souvent, du repérage ou du transport, elles étaient dans les manifestations, dans les prisons et au front face à la violence coloniale. Seules, debout, appuyées sur les chants et la poésie qu’elles partageaient, de véritables héroïnes invisibles. La lutte pour les femmes ne consistait pas qu’à participer à la résistance anticolonialiste organisée : il fallait, malgré la colonisation et les violences qu’elle implique, continuer à vivre et faire vivre un peuple entier. Il leur revenait d’assurer les tâches quotidiennes qui reviennent aux femmes – éduquer, nourrir, soigner, porter la charge émotionnelle – et continuer ce travail en temps de guerre, qu’est-ce-que c’est si ce n’est résister ? C’est même être le berceau de la résistance. Nul besoin d’icônes quand le simple fait de continuer à vivre constitue une résistance.

Mon féminisme et ses racines

Nos aïeules n’étaient pas toutes de grandes féministes assumées mais que discutent les femmes africaines lorsqu’elles se réunissent ? À titre personnel, je n’ai pas appris le féminisme dans les livres. Les livres sont venus après. Tout comme je n’ai pas découvert le patriarcat dans les livres, il m’a frappée avant que je sache correctement lire. Mes premiers pas dans la lutte, c’était autour d’un thé, en allant ramasser les olives en Kabylie ou en cuisinant avec des femmes plus âgées. Bref, en passant du temps avec des femmes qui, sans se revendiquer « militantes féministes » s’organisaient bel et bien contre les violences patriarcales, ensemble.

Je rends personnellement hommage à ma grand-mère, partie il y’a près d’un an. Elle avait fait face à la colonisation, à la décolonisation, au patriarcat autochtone et colonial, et à la guerre civile des années 90 en Algérie. Elle a élevé 6 fils, perdu ses 3 filles. Elle a porté les montagnes kabyles de ses bras maigres et amenait le rire partout où elle allait.

Recevons luttes d’hier : notre légitimité n’est pas négociable !

Aujourd’hui, femmes nord-africaines, nous devons nous souvenir des luttes de nos aïeules, les recevoir en héritage et les honorer. C’est ce que l’on fait quand on transmet leur mémoire, quand on lutte contre le racisme, le capitalisme, le patriarcat.

D’un côté comme de l’autre, les femmes racisées sont délégitimées : trop antiracistes pour être féministes, trop féministes pour être antiracistes. Rien de bien neuf : les anticolonialistes de la libération algérienne ont propagé l’idée selon laquelle la libération des femmes en tant que femmes viendrait de pair avec la libération nationale. L’histoire algérienne a démontré que c’était une fausse promesse, ne nous laissons plus avoir par le discours qui tend à dire qu’on sera libérées du patriarcat en se libérant du racisme. Les femmes algériennes ont été évincées de la scène politique après la libération nationale, une libération amère pour elles. Mais elles n’ont jamais abandonné, on l’a bien vu lors des insurrections récentes.

Nos féminismes viennent de toutes les histoires de tous les peuples du Sud, ils sont nés dans les cœurs et les esprits des femmes qui, bien avant nous, ont remis en cause les inégalités de genre, de race, de classe. De même que ces femmes, nous avons parfaitement le droit de questionner nos places dans la société comme dans nos communautés. De même que ces femmes, nous avons le droit de nous organiser face à toutes les oppressions qui nous visent ; sous toutes leurs formes, qu’elles soient le fait des hommes, que ceux-ci soient blancs ou de nos communautés, ou le fait des femmes blanches. Nous avons le droit de dénoncer chaque violence dont on est la cible, nous n’avons pas à craindre les récupérations parce que nous sommes assez fortes, grâce au travail de celles qui nous ont précédé, pour porter nos discours, féministes ET antiracistes. Nous avons le droit d’être en colère, d’être faibles et fatiguées, d’avoir envie un jour sur deux, d’exiger beaucoup et de créer nos espaces d’organisation sans violence masculine, sans violence raciste.

A toutes mes sœurs, vous êtres les héritières des femmes qui ont porté les plus grandes révolutions de l’histoire de l’humanité. Ne laissez personne négocier votre légitimité à revendiquer, notre légitimité à nous imposer, à exister politiquement.

A mes sœurs nord-africaines, ne laissez personne vous faire croire que vous trahissez nos mémoires et nos espoirs, vous les honorez mieux que quiconque.

A mes sœurs musulmanes, ce n’est pas contre Dieu qu’on s’élève mais contre les hommes qui s’érigent entre Lui et nous. Rien de plus conforme au message prophétique que de refuser les injustices de nos sociétés.

Vous ne trahissez ni vos familles ni vos communautés.

Vous honorez Dieu et son humanité.

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